Le harcèlement moral dans la vie privée, une guerre qui ne dit pas son nom

par Laurent Hincker

 

La Loi du 9 juillet 2010 relative aux violences faites spécifiquement aux femmes, aux violences au sein des couples et aux incidences de ces dernières sur les enfants, cette loi n’est pas appliquée.

 

Pourquoi ?

 

Le rapport Geoffroy-Bousquet du 9 juillet 2009 tire pourtant une sonnette d’alarme : « 10% des femmes en France sont victimes de violence au sein de leur couple ; une femme meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son conjoint, de son compagnon ou de son ex ». Simples conflits conjugaux qui dégénèrent ? Non, la violence physique dans les familles est toujours précédée d’une violence psychologique. Il s’agit bien d’une guerre qui ne dit pas son nom. Violences psychologiques, harcèlement moral, qui tuent à petit feu, la question de la violence dans la vie privée est au cœur de notre vivre-ensemble.

 

Voyons quels sont les visages de ces Janus, retors au point de manipuler les institutions judiciaires elles-mêmes : Quand il est démasqué, le manipulateur destructeur a perdu la guerre. Alors, il s’agit de se défendre pour vivre.

 

La réflexion de Laurent Hincker sur la violence se déploie dans une démarche visionnaire d’anthropologue juridique, démarche qui cherche à comprendre les enjeux humains et sociaux dans les fondements du droit. Une façon de rendre la loi vivante et d’appréhender la dynamique du changement social à l’interface du droit et des sciences humaines ! Un regard neuf sur notre société issu de la pratique courageuse d’un avocat humaniste et citoyen.

 

Laurent Hincker est avocat inter-barreaux Paris et Strasbourg, spécialiste en droit pénal, en droit des personnes et de la famille, en droit communautaire et droit européen (notamment devant la Cour européenne des droits de l’homme). Il a également une formation en lettres, en sociologie, en polémologie et en sciences politiques (section économie et finances). Expert auprès de nombreuses institutions publiques, membre d’une OING au Conseil de l’Europe, fondateur d’associations d’aide aux victimes, il est un ardent défenseur des droits humains.

 

 

 

Extrait du chapitre II :

 

Les comportements stéréotypés des manipulateurs destructeurs

 

La violence faite aux femmes touche toutes les couches sociales et tous les territoires. Mais dans les milieux socio professionnels cultivés, la violence psychologique est encore plus perverse, elle ne conduit pas d’emblée à la mort physique. Elle use la victime à petit feu, elle tire toutes les ficelles de la perversité destructrice. Elle aboutit à la mort psychologique, après moult hospitalisations, burn-out, dépressions diverses, voire au suicide de la victime, souvent aidé. Alors, faisant preuve d’une posture de cannibalisation, après avoir vampirisé et instrumentalisé sa victime, le manipulateur pervers peut arguer impunément du fait qu’elle était dépressive, fragile, instable, qu’il a dû supporter ce malheur et qu’il est très affecté par ce suicide regrettable. Il a sauvé la face, dupé son monde et réussi magistralement son coup, pour recommencer certainement avec une autre proie, effet pervers de l’impunité dont il jouit. [Voir également sur le même sujet le livre de Richard Hellbrunn « A poing nommé » aux éditions Arcanes Eres, 2003]

 

Le rapport Geoffroy-Bousquet de 2009 signale qu’il ne faut pas faire l’amalgame entre « conflit » et « violence » : le conflit étant interactif et la violence psychologique univoque.

 

Revenons aux comportements toxiques du manipulateur destructeur afin de mieux comprendre en quoi leurs enfants sont en danger. Mme Geneviève Pagnard, psychiatre, diplômée en criminologie, victimologue, décrit la manipulation destructrice, telle que la victime et l’enfant la subissent :

C’est une forme très insidieuse de violence, ce qui la rend difficile à détecter. Elle amène à l’anéantissement des victimes, parents et enfants soumis à l’action des manipulateurs.

Les manipulateurs ont un comportement stéréotypé, strictement identique d’une histoire à l’autre. Voilà ce qui permet de les identifier dans un entretien clinique avec les victimes ayant subi un traumatisme psychologique.

 

Le scénario manipulatoire se déroule inexorablement en cinq étapes :

 

-         Tout d’abord, il commence par une période idyllique, par une belle histoire d’amour que tout le monde admire. Comme dans un conte de fée, le manipulateur destructeur fait rapidement sa demande en mariage. Il exprime son désir d’avoir des enfants.

Il s’ensuit une période insidieuse dans laquelle il ne manque pas de faire des réflexions, quelques petites critiques de-ci de-là, noyées néanmoins dans un discours amoureux qui ne permet pas de les reconnaître comme destructrices. Elles sont évidemment faites dans l’intérêt de la victime, pour l’encourager à s’améliorer !

 

-         Dès la première grossesse, le comportement du manipulateur destructeur se révèle plus agressif. La période de violences psychologiques commence avec son lot de critiques blessantes, de réflexions humiliantes qui touchent à l’identité profonde de la victime, de colères intempestives, de bouderies qui n’en finissent pas, mais qui cessent dès qu’un proche du couple apparaît. Double visage, double discours. Négatif à la maison, charmeur à l’extérieur. Docteur Jekyll et Mister Hide. La victime se culpabilise.

 

-         Après la naissance de l’enfant, ces comportements caractériels s’amplifient lourdement. La période d’isolement enferme la victime dans une solitude doublée d’un fort sentiment de culpabilité. Le manipulateur l’a convaincue qu’elle est responsable de la détérioration de leur relation, tellement idyllique à l’origine. Il l’éloigne de sa famille et de ses amis.

 

-         La victime finit par envisager la séparation. Il devient alors implorant, change à nouveau de comportements pour se faire pardonner. Il fait appel à son sens de la famille, à la nécessité de retrouver l’harmonie. Le calme revient. Un deuxième enfant vient célébrer la paix du couple retrouvée, fragile ciment d’une construction vouée à la ruine. Alors commence la période de violences paroxystiques. Humiliations répétées, reproches acerbes, colères de plus en plus violentes, silences destructeurs. L’ambiance devient chaotique. La victime parle alors fermement de divorce. Il se montre menaçant, répétant toujours cinq phrases stéréotypées :

«  Tu es folle (fou). Tu es incapable d’élever des enfants. Tu n’auras pas la garde des enfants. Tu n’auras pas de pension alimentaire. Tu veux la guerre, tu vas l’avoir ».

-         La victime s’enfuit avec ses enfants. Il les poursuit, les harcèle d’appels téléphoniques, de textos, de mails où il se montre extrêmement menaçant. Le registre verbal est violent. Il fait le siège de la maison, des écoles, fait produire des témoignages à charge, attaque au Conseil de l’Ordre le médecin qui a osé faire le certificat médical pour violence psychologique. Chaque droit de visite est le champ de bataille d’une violence psychologique inouïe, laissant l’enfant témoin sidéré du Waterloo familial. La guerre se déchaîne, par tribunal interposé, les procédures éprouvantes s’enchaînent…

 

Le Dr Pagnard précise : « devant la masse des plaintes, les magistrats pensent avoir affaire à un simple conflit parental entraînant un conflit de loyauté chez les enfants », n’ayant pas repéré la personnalité pathologique de ces manipulateurs. Ainsi ceux-ci se voient de plus en plus confier la résidence des enfants. Ils continuent alors leur œuvre destructrice sur ces derniers, les dressant contre le parent victime. Les enfants deviennent de plus en plus violents contre celui-ci, réalisant un véritable « matricide » psychologique.

 

Mme Poncet-Bonissol, psychologue clinicienne et psychanalyste, met l’accent sur le devenir problématique des enfants vivant au sein d’une famille toxique. L’enfant perçoit très tôt un malaise face au parent manipulateur destructeur, dont l’égo est surdimensionné. Il noue avec lui une relation ambivalente autour d’un double mouvement d’attraction et de répulsion. Etant immature, ce parent enferme son enfant dans le piège d’un conflit de loyauté. « Aimer son enfant sur un mode narcissique, c’est ne lui offrir que du vide ou du rêve ».

L’autre parent qui cherche à être structurant ne peut casser la toute-puissance dans laquelle l’enfant se construit, se modélisant sur le parent immature. Il ne peut absolument pas lui imposer de limites.

 

Mme Nadine Grandjean, fondatrice du cabinet Raphaël Conseil Conjugal et Familial Chrétien, répond comme praticienne de la médiation :

 

La médiation, la négociation, avec un pervers narcissique est impossible :

 

La raison en est que le pervers narcissique est incapable d’une remise en cause, et que sa motivation profonde est la destruction du conjoint, y compris en ayant recours aux institutions. Car dans le cadre de ces divorces, nous ne sommes pas dans le cadre d’un conflit, mais dans le cadre de la violence à l’état pur.

Un conflit se règle par la médiation.

La violence psychologique exige une mise à distance immédiate, sans aucune tentative de médiation.

Non seulement engager une médiation est peine perdue, mais de surcroît elle produit une violence institutionnelle qui amplifie la violence initiale. Or, la plupart des décisions des juges font référence à la notion de conflit. Or, dans ces violences, l’enfant est utilisé comme une arme, un enjeu de destruction de l’autre parent.

C’est une vraie guerre intra familiale qui se joue, où l’enfant est en danger car il est instrumentalisé.

 

(à suivre)